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Peut-on penser par soi-même ? |
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Que veut dire penser par soi-même ? Est-ce penser en dehors de toutes les influences extérieures ? Est-ce confronter ses idées à l’expérience de la vie pratique quotidienne ? Est-ce le propre d'une démarche philosophique ? Par Fernand Schwarz - Extrait de la revue Acropolis n°200, sept-oct 2007 (n° spécial Le retour de la philosophie) Penser par soi-même est d’abord un acte d’un individu responsable et autonome. Mais où se placer pour penser par soi-même ? Dans l’Être ou le paraître ? Être ou exister ? Penser par soi-même exige de se placer dans l’Être, le «je suis » et
non dans le paraître, «j’existe». Si l’on se place au niveau de l’être, cela veut dire se placer au niveau de son identité. L’identité n’est pas en relation avec ce qui est extérieur, c’est-à-dire sa famille, son travail, sa maison, ses biens. Elle est en rapport avec la partie intime de soi, le centre de soi-même, le seul lieu où l’on peut trouver la paix, où l’on peut rester objectif et neutre et faire de bon choix. Pour Être, il faut se connaître, dominer ses instincts, ses mauvaises habitudes pour éloigner de soi toute forme de violence et de barbarie. En clair, entreprendre une démarche intérieure, la fameuse maxime «connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux», inscrite sur le fronton du temple de Delphes. Le philosophe Descartes l’a très bien exprimé dans son «je pense,
donc je suis». «Je suis» veut dire «Être». Pour lui l’acte de penser nous fait
Être. La pensée est associée dans sa partie noble à la conscience. Pour se connaître, soi-même, il est indispensable de se libérer des influences extérieures et intérieures. Se libérer des influences extérieures et intérieures Penser par soi-même exige de se libérer à tout prix des influences extérieures (sociales, familiales, éducatives, atmosphériques…) et intérieures (les instincts mais également les états d’âme, les passions…). Ajoutons une bonne connaissance intérieure (de soi-même) et une bonne connaissance extérieure (des autres et du monde qui nous entoure) et l’acte de penser par soi-même devient un outil encore plus performant par la pratique de la philosophie. La philosophie, pour penser par soi-même et pour soi-même Penser par soi-même est le sens même de la démarche philosophique,
qui n’est ni intellectuelle ni académique. Il s’agit de pratiquer ses choix de
valeurs, ou de connaissance dans la vie quotidienne. Pour être philosophe, il
faut accepter de pratiquer sur soi-même afin de mieux se comprendre soi-même,
les autres et de mieux vivre ensemble. Le fondateur de l’Ecole du Jardin à Athènes, Épicure, définit l’enseignement pratique par la notion de prudentia ou «petite sagesse». La prudentia ou la petite sagesse La prudentia est appelée «la petite sagesse» car elle donne des conseils pratiques pour la vie de tous les jours (comment organiser sa journée, comment écrire à un ami…) et permet d’éviter d’agir de façon impulsive et précipitée. Ne jamais précipiter son jugement, c’est une méthode d’action. Cela permet d’avoir un contrôle de soi et une parfaite compréhension des situations, tel est l’intérêt de la prudence que tout apprenti philosophe devrait appliquer avant d’agir. Mais pour bien discerner, il faut déjà accepter sa propre ignorance, accepter de remettre en cause ses idées, surtout celles qui n’ont pas été vérifiées par la pratique quotidienne. De l’opinion au jugement En effet, la connaissance du monde vient de nos propres sens (nos sensations) et des images mentales que nous nous sommes créées à l’intérieur de nous et qui sont souvent plus fantaisistes que créatrices. Ce réseau de sensations et d’images se transforme en opinions (doxa en grec) qui n’ont de valeur que si elles ont été vérifiées à la lumière de l’expérimentation. Quand les opinions ont été vérifiées, elles deviennent alors des certitudes, des jugements, et à partir de là, on commence à discerner, à penser. Mais attention, car les certitudes ne sont jamais éternelles, et dans un souci de vérité, le philosophe doit vérifier si celles-ci sont toujours applicables à tous moments. Les vérités d’un moment peuvent ne plus être vraies à un autre, parce que les situations changent. Quand l’apprenti philosophe applique des connaissances pratiques et utiles dans sa vie quotidienne, quand il accepte de ne pas agir de façon précipitée ou impulsive, il commence à penser par lui-même, il se transforme en Individu, en être responsable et autonome, en citoyen, comme dirait Platon. Pour penser par soi-même, il faut également accéder à la tranquillité de l’âme. La tranquillité de l’âme Le philosophe Épicure dit que la philosophie est avant tout un mode de vie et de pensée, basée sur l’ataraxie (l’absence d’agitation, de trouble et d’anxiété), en clair la tranquillité de l’âme et la paix intérieure. Aujourd’hui, pour faire cesser l’agitation, les troubles, les
angoisses et la confusion, certains prescrivent le Prozac et les neuroleptiques.
Épicure, lui préconise la simplification et la réduction des besoins. Il ne
s’agit pas de diminuer seulement les besoins matériels mais aussi la dépendance
vis-à-vis d’autrui, la dépendance affective et la dépendance vis-à-vis du
savoir. Se mettre en relation avec le plus profond en soi Penser par soi-même permet d’orienter son existence, de décider de
ses choix, de ses actions et de ses engagements, en se mettant en relation avec
ce qui est le plus profond en soi. Agir en son âme et conscience, c’est-à-dire
en profondeur, implique d’orienter son existence, en fonction de ses
choix. Mener une vie spirituelle, c’est se libérer de l’influence du monde tout en restant dans le monde, se confronter aux autres, appliquer ce que Kant appelle la Raison pratique, celle qui nous permet d’agir en profondeur, avec sens, cohérence et ordre. Cette démarche prend du temps. Agir en toute liberté Penser par soi-même implique nous l’avons vu, de sortir des dépendances mais également des libertés apparentes ou des fausses libertés. La liberté apparente consiste à être esclave sans le savoir. On peut être esclave de son travail, de ses sentiments, de ses besoins. On a l’impression d’être libre, mais on ne l’est pas en réalité. Citons comme exemple ceux qui font l’apologie de la solitude mais qui en réalité la confondent avec l’isolement et la séparativité, qui ne s’attachent à personne pour ne pas souffrir ou faire croître leurs sentiments, les méfiants qui doutent de tout parce qu’ils ne sont pas capables de se faire confiance, ni de faire confiance aux autres, enfin ceux qui ont toujours peur de perdre quelque chose par manque d’affirmation de soi. Il est clair qu’il est indispensable de se sentir libre
extérieurement et intérieurement pour penser par soi-même, à condition toutefois
de faire des choix, de s’engager et de les réaliser. La liberté est réelle quand
on la pratique et pas seulement quand on la pense. Pour ne pas devenir dépendant de la sécurité et la protection, effectuons le travail sur soi qui nous permet de penser par et pour nous-mêmes, dans le cadre d’une vision philosophique. Acceptons l’impermanence, la contradiction, l’improbabilité, l’incertitude et l’ignorance comme faisant partie de la réalité. Avant tout, il faut accepter de sortir de la pensée particulière pour aller vers la pensée universelle. Du particulier à l’universel Nous avons généralement tendance à penser au niveau individuel, de
notre égo, à penser de façon analytique, qui découpe, segmente et sort les
choses de leur contexte. Le but de la philosophie est d’épuiser les raisonnements du mental, de parvenir à une pensée la plus fine possible, pour se connecter avec le plus profond de l’être et le capter pour agir avec. Alors, pour penser par soi-même, pratiquons sans relâche la philosophie dans sa vie quotidienne, pour devenir des êtres libres, profonds et donner le meilleur de soi-même ! |
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